Recherche

AccueilActualitésNos articles

La langue française, préjudici...

Actualités

08.06.20 modifié le 18.04.26

5,8k vues

La langue française, préjudiciable au bien-être animal ?

Le fait que de nombreuses expressions animalières soient dévalorisantes est à la fois une conséquence et une cause de l'oppression des humains sur les animaux. ©AdobeStock

Très souvent, les expressions qui se réfèrent à un animal pour qualifier un humain consistent en des comparaisons péjoratives. Certaines peuvent même aller jusqu’à nier l’intelligence des animaux et banaliser leur exploitation au service des Hommes. 30millionsdamis.fr invite chacun à méditer sur l’usage d’un langage plus respectueux envers l’ensemble du vivant.

« Chienne », « Blaireau », « Porc »… Rapportés à un individu, ces noms d’espèces ne sont pas perçus comme des compliments ! « Caractère de cochon », « être vache », ou « cervelle de moineau » sont des métaphores tout autant péjoratives et là-aussi souvent insultantes.

« Le terme « bête » lui-même, qui désigne sans ambigüité un animal autre qu’un humain, est synonyme de « stupide », analyse  Marie-Claude Marsolier, auteur de l’ouvrage « Le Mépris des « bêtes » Lexique de ségrégation animale » (à paraître aux PUFs en septembre 2020)interrogée par 30millionsdamis.fr. Les civilisations humaines étant depuis longtemps fondées sur l’oppression des autres animaux, il n’est pas surprenant d’observer dans nos langages que les expressions relatives aux non-humains sont presque systématiquement péjoratives ».

Des expressions péjoratives susceptibles de nier les qualités des animaux…

De nombreuses expressions figurées légitiment l’oppression des humains envers les autres animaux.

M-C. Marsolier – Chercheure

Ces expressions péjoratives tendent ainsi à présenter les animaux comme des êtres dépourvus d’intelligence et de sensibilité. Pourtant, « les chiens sont doux et dévoués ; les blaireaux construisent des réseaux de tunnels complexes, faisant preuve de prouesses architecturales impressionnantes, rappelle dans le Huffington Post Anissa Putois, chargée de campagne pour PETA. Les baleines communiquent de façon sophistiquée et tissent des liens sociaux aussi forts – voire plus – que les nôtres ». Les cochons, quant à eux, sont des animaux joyeux, affectueux et doués d’une grande empathie. C’est le modèle d’élevage intensif qui les empêche d’exprimer ces comportements. « Quand on voit des cochons se comporter en famille comme des chiens, et que l’on prend conscience de leur intelligence et de leur sensibilité, ces images de porcs confinés et blessés sont d’autant plus insoutenables », déplorait Reha Hutin, présidente de la Fondation 30 Millions d’Amis, face à l’horreur d’un élevage intensif de cochons dans le Finistère, dévoilé par l’association L214 (11/2019). De même, « nous savons aujourd’hui que l’intelligence des oiseaux est très développée », ajoute l’éthologue Fleur Daugey. A tel point que certains d’entre eux revêtent d’incroyables capacités cognitives : sens de l’orientation, agilité d’esprit, reconnaissance faciale, mais aussi capacité d’abstraction.

… au point de banaliser l’exploitation et la maltraitance animales

Il est compliqué de se départir de ce qui fait notre langage ou de condamner des expressions.

Fleur Daugey – Ethologue

Or, en ignorant les spécificités et les qualités des animaux, la langue française contribuerait – indirectement – à cautionner leur exploitation. D’autres expressions pourraient même aller jusqu’à banaliser inconsciemment – mais plus directement – l’abattage d’animaux pour la consommation. Ainsi, « noyer le poisson » (créer la confusion pour éluder une question) banaliserait la pratique de la pêche, tandis que « il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué » (disposer d’une chose avant de la posséder réellement ou se féliciter d’un succès pas encore acquis) désacraliserait la chasse et le commerce de la fourrure.  « Ces métaphores renvoient à des situations d’exploitation ou de mise à mort des animaux non humains qui sont considérées comme normales, puisqu’elles servent de termes de comparaison bien établis », confirme Marie-Claude Marsolier.

De même, « Avoir d’autres chats à fouetter » (avoir des préoccupations plus importantes), « avoir un air de chien battu » (avoir l’air triste) ou « ça ne casse pas trois pattes à un canard » (d’une extrême banalité) révèlent une idée – certes imagée – de maltraitance. « In fine, ces expressions figurées, dont le sens littéral – souvent violent – n’est censé entraîner aucune réaction, consacrent la légitimité de l’oppression des humains envers les autres animaux », déplore l’écrivaine.

Privilégions les expressions gratifiantes qui glorifient les animaux !

Créer de nouvelles expressions est la meilleure façon de faire vivre notre langue… et de défendre les animaux !

Georges Rey – Ecrivain

D’un autre côté, comme l’explique à 30millionsdamis.fr Georges Rey, auteur de « Sauter du coq à l’âne : petite anthologie des expressions animalières » (Albin Michel, 2008), certaines expressions dévalorisantes se contenteraient d’évoquer les caractéristiques physiques des animaux, sans jugement de valeur. En effet, pour naître et évoluer, le langage s’est appuyé sur le visible. Or, celui-ci englobe les animaux qui revêtent des traits aisément observables. « Une baleine est grosse (à l’échelle humaine) et se meut lourdement ; une vache passe semble-t-il son temps à paître, à « s’avachir » sur le sol, ou à regarder placidement les trains passer, analyse l’auteur. Et tous les blaireaux se ressemblent et trottinent la tête basse en essayant de ne pas se faire remarquer (comme les nouvelles recrues à l’armée, toutes vêtues de bleu dont il s’agissait de se moquer lorsque l’insulte « Va donc, blaireau ! » a été inventée ». Toutes ces expressions se contentent d’évoquer l’allure générale de ces animaux. «  Je ne crois pas qu’il faille les bannir de nos conversations ; l’essentiel est d’avoir conscience de leur origine, tempère F. Daugey. Je crois qu’il est compliqué de se départir de ce qui fait notre langage ou de condamner des expressions. »

Moins nombreuses, quelques expressions animalières sont – heureusement ! – utilisées pour gratifier une personne ou une action : « malin comme un singe », « rusé comme un renard », « fort comme un bœuf », « avoir du chien », « être doux comme un agneau », « c’est chouette », « se défendre comme un lion », ou encore « avoir un œil de lynx ». Et cet inventaire pourrait à terme s’allonger : « Rien n’empêche d’être créatif puisque la langue et nous-mêmes sommes en perpétuelle évolutionalors pourquoi ne pas inventer d’autres expressions, invite l’éthologue. Par exemple, je dirais bien « elle est futée comme une corneille » ou il est « beau comme un ocelot » ! ». Ce défi est, selon G. Rey, « la meilleure façon de faire vivre notre langue… et de défendre les animaux » !

Les actualités liées