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24.04.20
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Sous les écailles du pangolin : enquête sur un trafic organisé à l’échelle mondiale

Les pangolins sont les mammifères menacés les plus victimes de trafic au monde. ©The Environmental reporting collective
Le trafic d’écailles, de viande et de pangolins vivants a fait l’objet d’une vaste enquête internationale, afin d’identifier les itinéraires des contrebandiers et de remonter jusqu’aux commanditaires. Sur le terrain, un collectif de journalistes d’investigation de médias asiatiques, africains et européens a pu suivre chacun des maillons de la chaîne. 30millionsdamis.fr revient sur cette mission à haut risque pour tenter de sauver cet animal, premier mammifère au monde victime de trafic.
Infiltrer les réseaux criminels, à leurs risques et périls ! Menée par une quarantaine de journalistes d’investigation à travers 16 pays d’Afrique, d’Europe et d’Asie, l’enquête « Pangolin reports » est partie d’un terrible constat. Plusieurs dizaines de tonnes d’écailles et de viande de pangolins – sans compter les animaux vivants, très affaiblis par le voyage – sont régulièrement saisies par les autorités douanières mondiales. Au total, l’équivalent de 100.000 pangolins serait commercialisé chaque année, un nombre colossal qui a quadruplé en 10 ans. Mais qui se cache derrière ce vaste trafic à l’échelle planétaire ? « Il s’agit d’un système très sophistiqué et extrêmement bien organisé », glisse Patrick Boehler, éditeur exécutif du média suisse swissinfo.ch, reporter au New York Times et co-fondateur du collectif d’investigation. Enquêter sur ces activités s’avère d’autant plus périlleux que les réseaux criminels recoupent en partie… ceux du trafic de drogue !
Le kg d’écailles de pangolins revendu… 380 fois son prix initial !
De nombreux pangolins vivants se retrouvent sur les marchés birmans, à quelques mètres des policiers.
Peter Boehler
Pour suivre la piste des contrebandiers, l’indice le plus révélateur n’est autre que… le prix. « Nos enquêteurs au Cameroun se sont aperçus que les braconniers revendaient les pangolins à relativement bas coût [2 dollars US – moins de 2 € – le kg d’écailles, NDLR]. Mais plus on se rapproche de la destination de ces produits, plus le prix augmente », explique P. Boehler. Ainsi, le kg d’écailles est vendu environ 760 dollars US (705 €) en Chine, soit… 380 fois le montant initial ! En dressant un inventaire des prix selon les pays, tout en répertoriant les lieux des saisies douanières, les journalistes ont pu concevoir une carte des routes de la contrebande. Des informations ensuite recoupées à l’aide d’observations sur le terrain. « Nous avons suivi plusieurs « mules » partant d’Afrique subsaharienne [où vivent la moitié des 8 espèces de pangolins, NDLR] », relate ainsi le reporter. Dissimulant des écailles dans leurs bagages, les femmes embarquent d’abord pour l’Algérie, puis empruntent un vol pour Dubaï… avant d’être finalement arrêtées à l’aéroport d’Hong Kong.
Au bout de ce long périple se trouvent généralement des lieux d’achat qui proposent, le plus souvent de façon illégale, les produits issus du pangolin. Notamment au Myanmar (ex-Birmanie), où l’un des journalistes du collectif a passé plusieurs semaines en immersion. « Au restaurant, il a demandé du pangolin. On lui a amené l’animal vivant, prêt à être cuisiné… et absolument terrifié, relate Peter Boehler. C’est une demande très fréquente dans ce pays, surtout de la part des voisins Chinois, puisqu’il est plus difficile de s’en procurer chez eux. » Le reporter a également trouvé de la poudre d’écailles de pangolin, dans une simple boutique d’hôtel ! « Les écailles sont utilisées en médecine traditionnelle pour remédier aux problèmes d’articulations, de lactation, d’asthme et de cancer, explique Paolo Bray, de l’organisme de certification « Friends of the Earth /of the Sea », à l’origine du programme de sensibilisation « Save the pangolins ». On estime que 70 % des Chinois croient en leurs prétendues vertus. »
Un pangolin tué toutes les 5 minutes, fragilisant des écosystèmes entiers
Sur place, le cruel manque de contrôles et de sanctions de la part des autorités ne peut malheureusement qu’encourager la poursuite de ces activités illicites. « Nos journalistes ont pris en photo de nombreux pangolins vivants sur des marchés birmans, à quelques mètres seulement des policiers, regrette Peter Boehler. Le trafic d’espèces menacées n’est absolument pas une priorité dans ce pays. » Au rythme actuel d’un pangolin tué toutes les 5 minutes, des écosystèmes entiers risquent pourtant de basculer, puisque le mammifère nocturne – quasiment impossible à élever en captivité – joue un rôle primordial en régulant le nombre de termites, ses proies favorites.
Si la responsabilité du pangolin évoquée au démarrage de la pandémie du Covid-19 a conduit les autorités chinoises à prohiber la vente d’animaux sauvages sur les marchés, les spécialistes restent prudents. « La vente de pangolins vivants sur les marchés était déjà interdite avant l’épidémie », rappelle Paolo Bray. « La législation est importante, mais ce qui compte le plus, c’est la mise en application des lois, conclut P. Boehler, qui poursuit son enquête avec l’ONG Investigative.Earth. Nous devons à tout prix changer les mentalités, à la fois celles des braconniers, qui doivent réaliser les conséquences de la disparition des pangolins sur l’environnement, et celles des acheteurs, qui doivent comprendre que cet animal n’a aucun effet thérapeutique. » Un combat à la David contre Goliath, en somme.


